Fr-Scnde : "L'Assommoir" de Zola

Publié le par Lou'

      Par exemple, il y eut là un fameux coup de fourchette : c'est-à-dire que personne de la société ne se souvenait de s'être jamais collé une pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blancs, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée ; et elle était seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à chaque instant, pour soigner le père Bru et lui passer quelque chose de délicat sur son assiette. C'était même touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban1 du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c'est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents.Virgine, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s'arrêter, parce qu'elle en avait assez comme ça ; une fois déjà, pour avoir trop mangé d'oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonerre de Dieu ! Si elle ne le décrottait pas, elle n'était pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal à quelqu'un ? Au contraire, l'oie guérissait les maladies de rate. On corquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute le nuit, sans être incommodé ; et, pour crâner, il s'enfonçait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! Nom de dieu ! Oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie pas qu'un gueuleton par-ci par là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Il pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité.
      Et le vin donc, mes enfants, ça coulait autour de la table comme l'eau coule à la Seine. Un vrai ruisseau, lorsqu'il a plu et que la terre a soif. Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge écumer ; et quand un litre était vide, il faisait la blague de retourner le goulot et de le presser du geste familier aux femmes qui traient les vaches. Encore une négresse2 qui avait la gueule cassé ! Dans un coin de la boutique, le tas de négresses mortes grandissait, un cimetière de bouteilles sur lequel on poussait les ordures de la nappe.
Emile Zola - L'Assommoir, chapitre 7 , 1877
1 La Baban : surnom donné à Gervaise parce qu'elle boîte un peu.
2 Une négresse : dans la langue populaire, une bouteille de vin.

Auteur :  Zola, XIXe siècle.
Genre : roman
Type : narratif / descriptif
Structure : Zola passe en revue les différents convives : de Gervaise à Coupeau ... et il passe de l'oie au vin.
Registres : réaliste + comique, satirique
But : raconter et même décrire un repas d'ouvriers de façon très réaliste.
           montrer une vision ambiguë du peuple : à la foi joyeux et vulgaire.

      Nous allons voir comment Zola propose une vision ambiguë du peuple dans cette scène réaliste de "goinfrerie".

I. Une scène de "goinfrerie" : du réalisme à l'exagération
    a) Un récit très réaliste : faire vrai
- les temps : passé simple mais beaucoup d'imparfait dans sa valeur descriptive. Zola prend le temps de décrire lle repas dans tous ses détails. (l. 4/6/11/15)
- le point de vue omniscient : Zola fait partager les perceptions de plusieurs personnages.
Ex : (l.6 à 8) Goujet quii regarde Gervaise et Bru. Point de vue de Coupeau (l. 21 à 22).
- les discours rapportés : le discours indirect libre fait entendre les voix des personnages et leur parler populaire. Ex : (l.21) Discours indirect libre de Coupeau. (l.19) Discours indirect libre de Poisson.
    b) Une "goinfrerie" collective
-Zola fait le récit d'un "gueuleton" :  champ lexical de la nourriture. On remarque beaucoup de verbes d'action liés au fait de manger : ces verbes révèlent la gloutonnerie des ouvriers.
- Zola insiste aussi sur toutes les parties de l'oie : le peuple ne gâche rien.
- Ce repas est partagé : l'auteur montre bien la collectivité. Les personnages son passés en revue. Cf. : noms propres. On trouve aussi beaucoup de pluriels et l'emploi du pronom personnel "on" (l. 27 à 30) qui créé cette impression de foule.
    c) Des exagérations pour faire vrai : un paradoxe
- Le repas est décrit de façon hyperbolique, il parait gargantuesque. L'auteur utilise en effet plusieurs procédés pour amplifier. Ex : des hyperboles (l.3/13/29), un pléonasme (l. 6/7), une gradation (l.13) qui montrent bien que plus rien ne les arrête. Zola recourt aussi à des comparaisons et des métaphores hyperboliques. Ex : (l.33/37-38).

II. Une description critique : le regard ambigu du narrateur
La description du peuple en train de manger est à la fois comique et critique.
    a) Une humanité proche de l'animalité
- comparaison (l.6) "gloutonne comme une chatte"
- (l.12) "gésier" à la place d'estomac ou de cou.
- expression (l.15) "grattaient des os" --> des chiens
- (l.25)  "gloussement" --> volaille
- (l.36) Coupeau fait le geste de traire les vaches.
- le narrateur suggère des pulsion bestiales / sexuelles : (l.7) "toute rose de nourriture" (l.27) "des indécences".
    b) L'onomastique (sciences des noms propres)péjorative
Zola a choisi des noms propres riches de connotations péjoratives : Putois - Lerat - Poisson - Coupeaux.
    c) La vision ambiguë du narrateur
- Zola présente une image parfois choquante du peuple : Cf. l. 31-32 où il fait une comparaison très péjorative "des faces pareilles à des derrières".
- Il insiste aussi sur le comportement vulgaire de Coupeau. Cf. l. 36 avec son geste de traire la bouteille. Cf. l.24 quand il s'enfile le pilon dans le "gosier".
- Il met en valeur la cupidité des Lorilleux. Cf. l.5 ("de peur de perdre une bouchée"). Cf. l.12 ("passaient leur rage sur la rôti").
- Il y a quand même des aspects positifs. Zola montre la générosité de Gervaise qui prend soin du père Bru (l.8-9) et il révèle aussi le goût de la fête chez ce peuple d'ouvriers ; on peut citer pour exemple le discours indirect de Coupeau (l. 28-29).

      Conclusion : Ce récit d'un festin est donc ambivalent : Zola montre à le fois les qualités et les défauts des ouvriers en train de prendre leur revanche sociale. Cet extrait illustre bien la double fonction de la description réaliste :
    • mimétique : elle reproduit fidèlement le réel.
    • symbolique : elle suggère, révèle des jugements positifs ou négatifs.

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