Fr-Scnde : "Une vie" de Maupassant

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    Fille d'un baron, Jeanne est sortie du couvent à dix-sept ans1 et vit en Normandie avec ses parents. "L'âme virginale et nourrie de rêves", elle vient d'épouser Julien, vicomte de Lamare, jeune homme séduisant et désargenté. Avant la nuit de noces, son père lui rappelle pudiquement qu'elle appartient dorénavant tout entière à son mari... Alors que Jeanne s'est couchée, Julien vient la rejoindre dans son lit.
    Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue : et, la figure dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d'effarement, elle se blottit tout au fond du lit.
Aussitôt, il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, et il baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de nuit et le col brodé de sa chemise. Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait bouleversée sous cet attouchement brutal ; et elle avait surtout envie de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer quelque part, loin de cet homme.
Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à se retourner pour l'embrasser. A la fin, il parut s'impatienter, et d'une voix attristée : "Vous ne voulez donc point être ma petite femme ?" Elle murmura à travers ses doigts : "Est-ce que je ne le suis pas ?" Il répondit avec une nuance de mauvaise humeur : "Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de moi."
Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix ; et elle se tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon. Il la saisit à bras-le-corps, rageusement, comme affamé d'elle ; et il parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous, toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait dans un trouble de pensée qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la déchira soudain ; elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant qu'il la possédait violemment.
Que se passa-t-il ensuite ? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle avait perdu la tête ; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants. Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres tentatives qu'elle repoussa avec épouvante ; et comme elle se débattait, elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti sur sa jambe, et elle se recula de saisissement. Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.
Alors elle songea ; et elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme, dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère attente détruite, d'une félicitée crevée : "Voilà donc ce qu'il appelle être sa femme ; c'est cela ! c'est cela !" Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'oeil errant sur les tapisseries du mur, sur la vieille légende d'amour2 qui enveloppait sa chambre. Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui et elle s'aperçut qu'il dormait ! Il dormait, la bouche entrouverte, le visage calme ! Il dormait ! Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue. Pouvait-il dormir une nuit pareille ? Ce qui s'était passé entre eux n'avait donc pour lui rien de surprenant ? Oh ! elle eût mieux aimé être frappé, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu'à perdre connaissance.
1 N'étant pas obligatoire jusqu'en 1889, l'instruction des filles est souvent confiée aux couvents, qui les forment à être des épouses dociles, aptes aux tâches domestiques. Elles doivent absolument rester vierges, alors que les hommes disposent d'une plus grande liberté... (Code Napoléon de 1807 = infériorité juridique de la femme.)
2 Cf La légende de Pyrame et Thisbé.

                                                                                                                                                 

Une nuit de noces vue par un écrivain réaliste

Auteur : Ecrivain réaliste du XIXe siècle.  Originaire de Normandie. (journaliste) Ami de Flaubert et Zola : il a participé aux "Soirées de Médan". Plus de 300 contes et nouvelles (Boule de Suif, La Parure). Des romans : Bel Ami, Une Vie, Pierre et Jean + Le Horla = récit inspiré de ses crises de paraanoïa. Il est mort en clinique interné suite à ses crises de folies.
Genre : Récit / roman réaliste
Type : Narratif (+ descriptif)
Thème : La Nuit de noces
Structure : Récit chronologique qui suit la nuit de noces étapes par étapes : de coucher jusqu'à l'endormissement du mari et la déception de Jeanne.
Registres : Pathétique (on a pitié de Jeanne), polémique un peu car Maupassant critique l'éducation des filles, l'égoïsme des êtres.
But : Montrer la réalité d'une nuit de noce au XIXe siècle, et à quel point elle peut être loin du rêve romantique.

Conclusion : Maupassant refuse dans ce texte d'idéaliser la nuit de noce et l'amour en général. Il fait le choix de montrer la réalité crue et décevante : c'est le parti pris des auteurs réalistes, très critiques à l'égard de la nature humaine.

 

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